Ecoute, oui, je vais bien. Je vais bien. Mais lui, je ne sais pas. Je ne sais pas, je regarde ses chaussures, vieilles, crevassées, qui ont pris le temps de se mouler sur ses pieds de vieil homme sénile, ces pieds qu’elles ont dû creuser, blesser longtemps avant que la concorde ne s’installe entre eux. Je me demande si l’aide-soignante n’oubliera pas de les emmener elles aussi à la morgue.

Je ne sais pas non plus comment elle va, elle, qui dix minutes avant était vivante, angoissée mais vivante, et qui maintenant nous quitte alors que nous tous courons dans tous les sens, branchons différents appareils, massons, rougissons sous l’effort, avant d’être submergés par le dégoût de l’échec et la peur dans le regard des autres patients qui ont tous vu.

Je me demande comment elle va, celle qui me maudit de ne pas la laisser embrasser sa mère “Elle a besoin de repos, et de toutes façons, ce n’est pas permis”. Moi et mes convictions, mes règles inébranlables dans lesquelles je m’enferme. Et ma mâchoire se crispe, mes yeux s’agrandissent dans le malaise de répéter “Non non non” à l’infini.

Je touche les mots à présent. Ils m’entourent, ils sont là. Dans les scopes des malades. Les regards angoissés de leurs familles qui n’arrivent pas à appréhender ce qui arrive. Notre fatigue à nous, qui nous traînons de dossier en dossier et minimisons ce qui ne tuera pas car l’inconfort d’un humain fait à présent partie de la norme pour nous. Ces mots : injustice, absurdité, innocence, indécence. Irréversible, par dessus tout. Nous enterrons l’idée que le pire peut toujours “dé”-arriver.

Mais je vais bien, merci.. Ma journée a été bonne.