” Tu es sur l’avenue. Il fait noir, il fait froid, tu en as marre des appels de phare lubriques à ton égard (et pourtant Dieu sait que tu es loin d’être sur ton trente et un..). Dans le lointain, se profile une petite loupiote tremblotante, qui éclaire faiblement une carrosserie rouge. Serait-ce possible ? S’arrêtera-t-il ? Aura-t-il pitié des moulinets frénétiques de tes bras qui manquent de te faire perdre un équilibré déjà compromis par une paire de  talons ?  Se rangeant méprisamment à l’extrême gauche, il ignore ton manège et tu restes là, frêle silhouette échevelée sous la pluie en manteau trop grand, petite Cosette des Temps modernes lâchée dans cette grande ville sans tuture..”

Comment me venger ? Comment, telle une flaque d’eau projetée par des roues usées sur mon visage marri, laver l’affront qui vient de m’être fait ? Et surtout, comment vous faire perdre votre temps ?

En me livrant sur ces pages virtuelles à une affectueuse mais néanmoins caustique tentative de “catégorisation” (oups, néologisme) des conducteurs de taxis casablancais (pourquoi pas Rbatis ? mais parce que tel est mon bon vouloir ! et qu’ils sont aussi trop chers pour que je puisse parler d’eux en connaissance de cause).

Tout d’abord, mon préféré : le Dakhel Sou9 Rassou mélomane. Tu montes dans le taxi, he doesn’t check you out. Il émet un discret bonjour, hoche de la tête quand tu indiques ta destination, et mets un disque. Stevie Wonder emplit l’habitacle, suivi quelques minutes plus tard par Cat Stevens, puis Dire Straits. Tes oreilles frétillent de plaisir, and you’re in cheer bliss til you reach your destination. A ce jour, rencontré en un seul exemplaire, et toujours activement recherché.

Son jumeau malfaisant : le Mec qui écoute la radio en arabe. Hyper fréquemment rencontré, celui-là, et de préférence le matin, quand ta tête cherche désespérément à retomber en arrière, tes paupières à se dégonfler et ton estomac à digérer la pizza froide + espresso que tu lui as livrée (oui, au p’tit déj..). Le problème, c’est pas du tout le fait que la radio soit en arabe. On a absolument rien contre un bon classique genre Ismahan délivré dans mes oreilles fatiguées. Non, le problème c’est qu’apparemment ils sont tous fans de la même émission. Des conseils pseudo-médicaux délivrés par une dame à l’accent assez reconnaissable, qui nous explique la bonne manière de se décrasser la vésicule biliaire ou la trompe d’Eustache. Où est la douceur ? Où est le silence dont j’ai tragiquement besoin à chaque fois que l’aube aux doigts de rose darde ses rayons sur mes cernes fatiguées ?

Autre personnage marquant, le Fou du volant. Je tiens au passage à signaler que, dans un souci de véracité, je ne l’ai jusque là rencontré qu’une seule fois en un an et demi d’exercice (ben oui, cliente de taxis, it’s a full-time job, ma p’tite dame !). Je sais bien que ceci est pour le moins surprenant, connaissant la réputation de nos RDN nationaux (attention, référence cinématographique..), mais cette constatation peut être expliquée par 3 hypothèses :

  • je n’emprunte pas de white taxis (ennemie de la proximité), qui, eux, ont une fâcheuse tendance à confondre une Mercedes 240 asthmatique avec une Peugeot 103 anorexique (et beaucoup plus maniable).
  • les chauffeurs de taxi n’oublient pas de prendre leurs pilules avant de commencer leur service
  • les anges gardiens existent

Néanmoins, quand on monte avec ce genre de chauffeur, c’est une expérience dont on sort marqué(e) au fer rouge. Déjà, la trace du siège sur tes doigts (tu l’as serré très fort quand le monsieur qui traversait la route a failli se faire dégommer) mettra 17 jours à disparaître, et tu ne pourras plus jamais les étendre comme avant. En plus, tu te découvres en direct live de nouvelles ressources diplomatiques (stimulées par la perspective de te faire déposer sur le Bas Zerktouni à la tombée de la nuit). Oui, tu souris quand le taxi-driver parie avec toi qu’il arrivera à passer le feu vert clignotant avant qu’il ne change de couleur. Oui, tu arrives même à lui dire que s’il jouait sur GTA, il aurait explosé les scores de ton petit frère qui pourtant est loin d’être un newbie. A la vue de son sourire, tu te dis que ta duplicité aurait pu te mener loin dans la France vichyste. Note spéciale aux amoureux des créatures à fourrure (chien, chats, innocents ratons) : ils risquent fort d’être les témoins involontaires de scènes hautement traumatisantes.

En spéciale dédicace, Le Sénile. Bien plus dangereux que le spécimen décrit précédemment, et pour cause. Lunettes rabibochées au chatterton et solidement fixées sur l’arête de son nez, crâne passablement dégarni, taguia greffée sur le tout, il s’accroche à son volant comme un naufragé à Pamela Anderson (les bouées c’est tellement dépassé comme image) et se rapproche autant qu’il le peut du pare-brise dans l’espoir fou d’améliorer son acuité visuelle et sa perception de la route. Oh bien sûr, il roule doucement. Mais il a aussi une approche fantasque de l’utilisation d’une pédale de frein, l’écrase brutalement et sans aucune raison, avant de relever son pied tout aussi rapidement et de chercher autour de lui, éperdu, le danger inexistant qu’il avait identifié à coup sûr. Sun Li est-elle cruelle ? Ui.

Enfin, le Bidaoui. La soixantaine à peine entamée, le volant repoussé en haut et en avant par un bidon conquérant, Monsieur a le contact facile et une curiosité sans bornes. Nul doute que la boîte à gants sert de réservoir pour les innombrables fiches qu’il a constitué pour chaque client qui a un jour posé les fesses sur ses sièges en cuir éculés. C’est ainsi que quelques secondes après avoir indiqué ta destination, tu te vois interrogée sur ton niveau et lieu d’études, statut matrimonial, véritable couleur de cheveux et marque de dentifrice préférée. Ceci n’étant bien sûr qu’un prélude pour qu’il puisse placer une diatribe pré-enregistrée sur le thème de son choix : les brosses à dent électriques ? mauvais plan, d’autant plus qu’il a été prouvé scientifiquement qu’elles causent des calculs rénaux (source  : le gratuit distribué chaque matin au feu rouge). Il a su que tu étais célibataire et vous croisez une voiture endimanchée probablement échappée d’une noce de Tijuana ? Il propose de décorer son taxi pour tes épousailles, en avançant que ce sera une idée hautement originale. Indéniablement, surtout si à défaut de victime humaine, tu embarques ton Charlie, siamois mélancolique, dans l’aventure du mariage. Enfin, fils du Hay (Mohammadi, bien sûr), si tu le croises un jour férié (synonyme de ville vide), il t’expliquera en long et en large comment Casablanca n’a été que très récemment envahie par les métèques. Fille du fleuve, tu te laisses un instant bercer par l’illusion que tous ces mois que tu as passé dans la grande ville blanche pourraient te faire adopter par elle.. 

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